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Mercredi 10 décembre 2014

Autour de Lille, à la rencontre de l’autre intérieur

Au seuil de cette journée, il était important de suivre le conseil de Jean-Paul Deremble lors de sa récente conférence L’art comme chemin fondamental d’altérité : "Finalement, le piège à éviter est celui du miroir narcissique qui nous limite à voir dans l’oeuvre d’art ce que nous connaissons déjà, ce qui nous ressemble, ce qui nous rassure."

De l’art brut à l’oeuvre de Camille Claudel et jusqu’à la musique d’Olivier Messiaen, c’est un cheminement personnel qui est proposé.

 Le LaM à Villeneuve d'Ascq

- Le musée

Jacques Lipchitz, Le chant des voyelles, 1931-1932, devant l’extension Gautrand du LaM.

Pour présenter la collection d’art moderne offerte en 1976 par Jean et Geneviève Masurel à la ville de Lille, Roland Simounet crée à Villeneuve d’Ascq un musée réparti en deux masses reliées par une galerie vitrée, le MaM, Musée d’art moderne.
En 1999, le don de la collection d’art brut par l’association l’Aracine rend obligatoire la réalisation d’une extension.
A cet effet, la jeune architecte Manuelle Gautrand imagine un batiment en béton gris ajouré façon moucharabieh, éclairé comme une lanterne à la nuit tombée. Le musée ne sera réouvert qu’en 2010 après quatre années de travaux. Il se nomme désormais le LaM, Lille Métropole, musée d’art moderne, d’art contemporain et d’art brut.

Le Parc des sculptures, profondément remanié avec l’extension Gautrand s’articule en terrassements parcourus de cheminements plus ou moins sinueux. Dix oeuvres monumentales se laissent découvrir sous plusieurs angles au détour des allées : la Maternité de Jean Roulland et les quatre sculptures d’Eugène Dodeigne initialement présentes sont ensuite rejointes par des créations de Calder, Lipchitz, Picasso et l’imposant Beetwen Fiction and fact de Richard Deacon en 1992.

Jean Roulland, Maternité, nd, pierre d’Euville.

- Exposition L’Autre de l’art, Art involontaire et art intentionnel en Europe, 1850-1974.

L’exposition s’intéresse à l’origine de l’acte créateur et met en regard des productions spontanées très engagées réalisées hors des contextes habituels de création(l’asile, la rue, la prison, mais aussi des dessins d’enfant ou de spirites) avec des œuvres intentionnellement élaborées dans le souci d’échapper au poids de la culture occidentale (Miró, Picasso, Dubuffet, le mouvement CoBrA).

Elle nous emmène vers "l’autre de l’art" qui n’est pas une approche d’un "art des autres". Ces personnes autodidactes qui ne recherchaient pas la notoriété finiront par bouleverser les pratiques artistiques, leurs créations acquérant plus tard le statut d’oeuvres.

Elle réunit plus de 400 oeuvres (dessins, peintures, sculptures, films, écrits, documents) au sein d’un parcours thématique en cinq sections et couvre une période s’étendant de la fin du XIXe siècle jusqu’aux années 1970, cotoyant des tableaux et sculptures de maîtres du XXe : Anonymes. L’asile, les vies muettes - La Rue. Graffiti, slogans, bannières. - Enfances. Zéro plus zéro égale la tête à Toto. - Le Geste. Involontaire et intentionnel. - L’Origine. Préhistoire, pierres figures et poésie naturelle.

Anonyme, Poupée, collection du Dr Pailhas, nd.
Brassaï, Graffiti, ca. 1920.
Joan Miro, Tête, 1937.
Mary Barnes, Ascension, 1967.
Adrien Martias, Vénus de Laussel, dite Vénus à la corne, -25000 ans.
Carlo Zinelli, Grande fleur verte et jaune, voiture et personnages, 1968.

- Collection permanente Art Brut

Dès le début du XIXe siècle, certains psychiatres avaient pressenti l’importance de l’expression artistique de leurs patients et ont commencé à collectionner leurs productions : les docteurs Rusch aux Etats-Unis, Browne en Ecosse, Lombroso en Italie. Les Docteurs Marie et Ladame ouvrent leur collection à l’intérieur des instituts psychiatriques, pas d’oeuvres d’art mais du matériau à étudier dans le cadre du soin, pas de noms mais des numéros ou des initiales pour préserver l’anonymat des malades.

Jean Dubuffet est considéré comme l’inventeur du concept de l’art brut qu’il définit en 1949 comme "un système d’expression personnelle libre de tout héritage traditionnel". Il fait ensuite évoluer cette définition, mais consacre une énergie infatigable à théoriser, prospecter, rassembler, présenter une collection exceptionnelle.

Les productions de ces créateurs sont souvent exécutées dans le secret, plus ou moins en marge de la société ; elles sont dictées par une nécessité intérieure, impérative, réponse à des angoisses qu’il faut maintenir à un niveau supportable ; ils se donnent les moyens matériels, parfois dans des conditions extrêmes, pour signifier leur vision du monde, mais sans ce soucier a priori d’un public ni d’une reconnaissance.

La collection permanente du musée rassemble des œuvres très variées, débordant de créativité et de force expressive, réalisées par des personnes éloignées des lieux de formation artistique, créant par stricte nécessité intime et sans recherche de valorisation sociale. Tout d’abord anonymes, à la faveur du développement de l’intérêt pour l’art brut, ces créateurs ont ensuite retrouvé leur nom et acquis un statut d’artiste qu’ils ne recherchaient pas au départ.

1- L’invention de l’art brut

Sont exposés les premiers auteurs découverts dans les milieux asilaires et dont les productions ont été conservées dès avant l’invention du terme d’art brut par Jean Dubuffet.

Aloïse Corbaz (1886-1964) a couvert toute sa vie des papiers d’emballage cousu les uns aux autres.

Adolf Wölfli (1864-1930) compose entre autres un recueil d’histoires épiques en 45 volumes où les événements dramatiques de sa vie se transforment en expériences glorieuses.

Auguste Forestier (1887-1958) faisait à partir de morceaux de bois, chutes de tissus et détritus divers des assemblages hétéroclites donnant au final un aspect quelque peu sauvage.

Aloïse Corbaz, César, 1948.
Adolf Wölfli, Hôtel Berner-Hof, 1905.
Auguste Forestier, Personnage à profil d’aigle, 1935-1949.

2 - L’art des spirites

Les sociétés médiumniques faisaient florès entre 1850 et 1940 et Victor Hugo en fut un ambassadeur zélé. Les pratiques d’écriture automatique sont alors banalisées et le champt est ouvert pour des personnalités fragiles qui vont s’approprier l’identification à une mission issue de croyances.

Augustin Lesage (1876-1954) produit de grands formats débordant de signes minuscules inspirés de motifs décoratifs égyptiens, architectures imaginaires construites en stricte symétrie.

Victor Simon (1903-1976) Suivant une voix impérieuse, il peint, comme un temple idéal, la monumentale Toile Bleue (1,90x4,98m, soit 10 m²).

Fleury-Joseph Crépin (1875-1948), sur les traces de Victor Simon, se sent investi d’une mission. Ses oeuvres symétriques, réalisées à partir d’une esquisse agrandie, sont remarquables par la perfection de leur relief perlé et leur palette de couleurs.

Augustin Lesage, Les mystères de l’antique Egypte, 1930.
Victor Simon, La toile bleue, mai 43-octobre 44, détail central.
Fleury-Joseph Crépin, Sans titre, Tableau merveilleux n°35, 5 août 1948.

3 - Traces et objets transitionnels

Constitués de matériaux bruts, et assumant une fonction d’objets symboliques liés à l’histoire traumatique de leur créateur, ils dégagent une énergie forte qui peut déstabiliser.

Judith Scott (1943-2005) crée des formes peu définies à partir d’objets trouvés (bois, métal, pneu, papier) qu’elle entoure de fils de laine colorés et de rubans jusqu’à les faire disparaître pour les protéger. Ses oeuvres qui sont ses seuls moyens de communication, évoquent des cocons géants, des fétiches à portée magique ou des poupées d’envoûtement.

André Robillard (né en 1932) exorcise sa souffrance en fabriquant des maquettes de fusils, spoutniks et quelques animaux à partir de matériaux de récupération (bois, boîtes de conserve, tissus).

Judith Scott, Sans titre, Poupée, nd.
André Robillard, Ensemble de fusils, entre 1982 et 1991.

4 - Habiter poétiquement le monde

Des "habitants-paysagistes" habillaient leur environnement de créations décoratives souvent très chargées, à l’exemple du palais du Facteur Cheval. Le LaM sauvegarde ainsi des sites qui disparaîtraient avec la mort de leur créateur.

Josué Virgili (1901-1994) a habillé sa maison et son jardin de mosaïques colorées et figures de ciment (soleils, guéridons, girouettes). C’est l’un de ses Visage-soleil qui est devenu l’emblème de L’Aracine.

Théo Wiesen (1906-1999) a utilisé les bois de rebus de sa scierie pour en extraire "les démons qui hantèrent son enfance". Il créa ainsi un environnement de totems et de barrières à têtes de loup, bêtes à cornes, mi-hommes mi-diables, comme pour écarter les importuns de son lieu de vie.

Josué Virgili, Visage-soleil, nd.
Théo Wiesen, Deux totems.
Théo Wiesen, Ensemble de barrières, 1972-1977, détail.

5 - Machines célibataires ou machines-folies

Cet espace présente des objets plus ou moins complexes qui représentent des défis à l’imagination et stimulent l’effort de compréhension.

Emile Ratier (1894-1984)
Alors qu’il a perdu la vue, il produit des sculptures mobiles, animées de manivelles et de mécanismes sonores qui lui permettaient de vérifier leur bon fonctionnement : charrettes, manèges, animaux et même la tour Eiffel.

A.C.M. (né en 1951), initiales qui cachent en fait un couple dont l’homme crée des assemblages extrêmement complexes à partir de minuscules composants (métalliques, électroniques, etc.) nettoyées, poncées, peintes puis dégradées à l’acide.

Emile Ratier, Orchestre de Jazz, nd.
A.C.M. Sans titre, avant 2003.

6 - Lieux communs, images singulières

Les créateurs d’art brut ne sont pas tous isolés du monde et certains réagissent à leur manière, en fonction de leurs fragilités propres, aux événements relayés par les médias.

Jean Smilowski (1927-1989) a vécu dans une cabane des jardins ouvriers dont il a fait une caverne d’Ali-baba, peignant les parois, décorant malles, boîtes et tout objet présent et la peuplant de ses idoles (John Wayne, Blanche-Neige ou Ramona).

Willem Van Genk (1927-2005) utilise des procédés complexes de découpage et de collage pour ses créations inspirées de ses voyages. Il confectionne des maquettes de bus à partir de matériaux de récupération.

Henry Darger (1892-1973) a créé une oeuvre monumentale découverte après sa mort : une autobiographie de deux mille pages en huit volumes et une oeuvre littéraire de quinze mille pages accompagnées de centaines de dessins à l’aquarelle représentant des petites filles hermaphrodites dans toutes sortes de circonstances réelles ou imaginaires, dramatiques ou joyeuses.

Jean Slimowski, J’ai fait un rêve merveilleux, détail.
Willem Van Genk, Collage ’70, 1970.
Henry Darger, 20 at Jennie Richee, nd. détail.

 La Piscine à Roubaix

Camille Claudel par César, 1884.

Camille Claudel (1864-1943)

Trois grandes périodes ont rythmé la vie de Camille Claudel : les dix-sept premières années l’ont vue grandir, déjà attirée par la sculpture et remarquée par ses modelages d’argile ; une trentaine d’années a été totalement consacrée à sa passion créatrice exceptionnelle ; et les trente années suivantes l’ont confinée dans l’isolement d’institutions psychiatriques jusqu’à sa mort.
Elle entre à 17 ans à l’académie Colarossi à Paris où elle rencontre Auguste Rodin qui vient à l’atelier corriger les oeuvres et prodiguer ses conseils. A 21 ans, elle devient "praticienne" dans l’atelier Rodin puis devient son modèle et sa compagne : c’est une période d’apprentissage intense et passionné. Elle s’affirme comme une créatrice habitée et, de manière à la fois volontariste et frondeuse, affrontera toutes les difficultés et franchira tous les obstacles pour avancer dans son art et le faire reconnaître.
Elle désirait beaucoup la reconnaissance par l’Etat et aspirait à obtenir une commande officielle, qu’elle finit par recevoir, mais trop tard.
Elle sombra peu à peu dans un abandon de soi-même grandissant et un isolement extrême. Elle fut internée peu après le décès de son père et pour le restant de ses jours.

Auguste Rodin dans son atelier.
Camille Claudel travaillant à sa Niobide blessée, 1905.
Niobide blessée, bronze, 1907.

Exposition Camille Claudel, Au miroir d’un art nouveau

150 œuvres, dont les plus importantes, pour célébrer le 150ème anniversaire de la naissance d’une artiste si novatrice. Un parcours chronologique et thématique favorisera la mise en perspective de ses créations avec certaines de ses sources et avec des œuvres de ses contemporains, proches par le sujet ou la manière, dont Auguste Rodin et Albert Marquet.

Dès le début de son parcours Camille Claudel choisit de modeler des traits exagérés relevant du courant naturaliste et qui seront présents à travers toute son oeuvre. Elle n’a pas l’objectif de créer du beau idéal mais s’applique toujours à traduire la vérité de sa perception intime, sans concession au réel.

Giganti, tête de brigand, bronze, 1885.
Buste d’Auguste Rodin, bronze, 1886.
Clotho, plâtre, détail, 1893.

Autres caractéristiques remarquables dans sa sculpture, les notions d’oblique et de déséquilibre. Ces oeuvres mettent en scène des mouvements suspendus, figés dans la matière, mais que nous percevons dans la fulgurance de leur tension et de leur élan.

L’homme penché, 1886.
La Valse, bronze, 1905.
L’implorante, bronze, 1899-1900.

Camille Claudel reprend certaines de ses oeuvres pour en réaliser des variations parfois inspirées par les bouleversements de son existence. C’est notamment le cas pour Sakountala et L’Age mûr.
De même, dans la série des portraits d’enfants, La petite châtelaine (1892-1896) de la collection permanente de Roubaix voisinne avec les autres versions.

L’Âge mûr, première version, plâtre, 1894-1895.
L’Âge mûr, deuxième version, bronze, fondeur Eugène Blot, 1907, détail.
La petite châtelaine, marbre avec natte courbe, Musée Rodin, 1895.

Camille Claudel sculpte des études d’après nature représentant des moments saisis du quotidien, comme Les causeuses, miniature réalisée en marbre-onyx dont les couleurs veinées sont très évocatrices et qui nécessite un polissage extrêmement long et délicat.

Dans la veine de l’Art nouveau, sous l’influence directe du japonisme alors très en vogue, La vague tient une part de son inspiration de La vague au large de Kanagawa de Hokusaï.

Les causeuses, marbre-onyx, Musée Rodin, 1897.
La vague, marbre-onyx et bronze, Musée Rodin, 1900, détail.

Des oeuvres de Rodin sont présentées en lien avec les sculptures de Camille Claudel. A côté de sa Jeune fille à la gerbe (1887), une Galatée (avant 1889) où l’on remarque le choix de Rodin pour le non finito.

Sont également présents Camille Claudel au bonnet (vers 1894) et L’adieu (1898) probablement contemporain de leur rupture, réalisé à partir de sa Camille aux cheveux courts et d’abattis.

Jeune fille à la gerbe, plâtre, 1887.
Auguste Rodin, Galatée, plâtre, avant 1889.
Auguste Rodin, Camille au bonnet, terre cuite, vers 1894.
Auguste Rodin, L’adieu, plâtre, 1898, détail.

Concert

Olivier Messiaen

Cette journée s’est terminée au Foyer de l’Opéra de Lille pour écouter en concert le Quatuor pour la fin du temps d’Olivier Messiaen.

Organiste, pianiste et pédagogue, Olivier Messiaen est l’un des compositeurs les plus importants de la deuxième moitié du XXe siècle.

Le quatuor a été composé et créé en 1941 en Allemagne en captivité, il est écrit pour violon, violoncelle, clarinette et piano. Cette œuvre inspirée par une citation de l’Apocalypse de Saint-Jean est empreinte d’une grande spiritualité.

À cliquer :
- Le site officiel du musée de villeneuve d’Ascq
- Un site dédié à Camille Claudel
- Autour d’Olivier Messiaen

À lire :
- Lucienne Peiry, L’art brut, Flammarion, Coll. Tout l’art, Histoire, Paris, 1997.
- John Maizels, L’art brut, l’art outsider et au-delà, Phaïdon, Paris, 2005.
- Odile Ayral-Clause, Camille Claudel et sa vie, Hazan,Paris, 2008.
- Véronique Mattiussi & Mireille Rosambert-Tissier, Camille Claudel, itinéraire d’une insoumise. Idées reçues sur la femme et l’artiste, Le Cavalier bleu, Paris, 2014.

Article publié le mercredi 10 décembre 2014, par Convivialité en Flandre